Analyse
14 mars 2022

Autorité de la concurrence : nouveau projet de guide sur les programmes de conformité

Le 11 octobre 2021, soit près de dix ans après sa première publication[1], l’Autorité de la Concurrence a publié, pour consultation, un nouveau projet du document-cadre sur les programmes de conformité aux règles de concurrence[2] reprenant et enrichissant les cinq piliers essentiels à l’élaboration et à la mise en œuvre de tels programmes. Les acteurs concernés avaient jusqu’au 10 décembre 2021 pour y participer grâce à la consultation publique proposée[3].

 

Cette mise à jour du document-cadre, présenté comme un texte de référence pour élaborer un programme de conformité[4], est l’occasion pour l’Autorité de la concurrence de revenir sur la nécessité pour toutes les structures économiques de mettre en place de tels programmes afin de se prémunir contre de nombreux risques (I), mais également de faire connaitre les piliers essentiels à l’élaboration d’un programme de conformité efficace et pertinent (II). Enfin, la publication de ce document-cadre lui permet également d’insister sur le rôle capital joué par les acteurs de la conformité dont celui de l’avocat qui peut intervenir aussi bien dans l’élaboration du programme de conformité que lors de sa mise en application (III).

 

I. Aux fins de se prémunir des risques d’infraction aux règles de concurrence, les entreprises ont désormais tout intérêt à intégrer le respect de ces règles à leur programme de conformité ou à en mettre un dédié en place

L’Autorité de la concurrence énumère au sein de ce nouveau document-cadre et parmi les raisons pour lesquelles les entreprises doivent mettre en place un programme de conformité aux règles de la concurrence, les différents risques auxquels elles s’exposent en cas d’infraction aux dites règles.

Ainsi, si le risque réputationnel[5] reste important, ce sont les risques financiers qui sont les plus dissuasifs. Le montant des amendes est souvent très conséquent  : le groupe Apple a ainsi écopé d’une amende de 1,1 milliard d’euros, de même que les grossistes Tech Data et Ingram Micro à hauteur de 76,1 millions d’euros et 62,9 millions respectivement, après avoir été reconnus coupables d’ententes au sein de leur réseau de distribution et d’abus de dépendance économique[6].

En effet, “la violation des règles de concurrence, telles que prévues par le droit français et le droit de l’Union, peut exposer les personnes morales à des sanctions pécuniaires importantes, pouvant aller jusqu’à 10 %[7] de leur chiffre d’affaires mondial”[8]. Des astreintes jusqu’à 5 % du chiffre d’affaires journalier moyen par jour de retard peuvent également être imposées, afin de contraindre les entreprises contrevenantes à cesser l’infraction qui leur est reprochée ou à mettre en place des mesures provisoires de remédiation[9].

L’article L.420-6 du code de commerce prévoit au surplus des peines pouvant aller jusqu’à quatre ans d’emprisonnement et 75000 € d’amendes “pour les personnes physiques ayant pris frauduleusement une part personnelle et déterminante dans la conception, l’organisation ou la mise en œuvre de pratiques anticoncurrentielles”[10].

La mise en place d’un programme de conformité adéquat peut également permettre de réduire in fine l’impact des sanctions imposées par l’Autorité de la concurrence. Cette dernière rappelle en ce sens qu’en permettant la détection précoce de pratiques anticoncurrentielles potentielles, le programme de conformité offre la possibilité aux entreprises de pouvoir bénéficier d’un traitement favorable dans le cadre de la procédure de clémence prévue par le IV de l’article L.464-2 et R.464-5 et suivants du code de commerce[11]. En effet, les entreprises et associations d’entreprises peuvent bénéficier d’une exonération totale ou partielle des sanctions pécuniaires en informant l’Autorité de la concurrence de l’existence d’ententes illicites et en coopérant avec cette dernière afin d’y mettre fin[12].

L’Autorité de la concurrence souligne en outre que depuis la transposition de la directive ENC+[13], l’incitation pour les entreprises à mettre au jour d’éventuelles ententes secrètes est d’autant plus renforcée qu’une immunité, ou une réduction, de sanction pénale peut également être obtenue par les personnes physiques[14].

Alors que l’Autorité de la concurrence avait dans une décision de 2017[15] considéré que les programmes de conformité n’avaient pas vocation, de façon générale, à justifier une atténuation des sanctions[16], elle estime toutefois que l’élaboration et la mise en œuvre de programmes de conformité, qui ont “vocation à s’insérer dans la gestion courante des entreprises, notamment lorsque celles-ci sont de taille conséquente”[17], permettent de prévenir les risques financiers et offre la possibilité d’obtenir des sanctions moins importantes.

Ils constituent ainsi un outil de prévention indispensable, s’inscrivant dans une logique proactive des entreprises encouragée par l’Autorité de la concurrence.

 

II. L’Autorité de la concurrence identifie cinq piliers indispensables pour un programme de conformité aux règles de la concurrence efficace et utile

Selon l’Autorité de la concurrence, un programme de conformité n’est utile et efficace que s’il permet d’une part de prévenir les risques d’infraction, et d’autre part de donner les moyens de détecter et de traiter les cas d’infraction s’il venait à s’en produire[18]. Elle prône dès lors un programme “sur-mesure, qui doit être adapté aux marchés, aux activités et produits, à l’organisation et à la culture internes, ainsi qu’à la chaîne décisionnelle et au mode de gouvernance ”[19].

Le programme de conformité doit ainsi permettre à l’entreprise d’anticiper de nouveaux risques[20] et à cette fin, celle-ci doit procéder à une veille régulière du cadre législatif, jurisprudentiel mais également des pratiques décisionnelles des autorités de concurrence tout en prenant soin d’adapter cette vigilance aux caractéristiques propres à l’entreprise, ainsi qu’au marché sur lequel elle opère[21].

Pour ce faire, le programme de conformité doit être construit autour de 5 piliers :

  • Un engagement public de l’entreprise par “une prise de position claire, ferme et publique des organes de direction, et plus généralement de l’ensemble des dirigeants et mandataires sociaux sur la nécessité de respecter les règles de concurrence et de soutenir le programme de conformité de l’entreprise”[22]. En l’espèce, l’objectif pour l’entreprise est que tous ses organes agissent collectivement et de concert. Tous doivent connaitre l’existence du programme de conformité et leur obligation de l’appliquer strictement et rigoureusement[23].
  • Lorsque la structure et l’organisation de l’entreprise le permet, l’Autorité de la concurrence recommande vivement aux organes de direction de nommer des personnes responsables en interne de la gestion et de l’application du programme de conformité[24]. Ces personnes responsables doivent disposer de l’autorité et des compétences incontestables pour l’exercice d’une telle mission, mais également du temps et des ressources nécessaires, ainsi que d’une capacité à accéder directement aux organes de direction de l’entreprise[25].
  • Tous les membres du personnel et de la direction doivent bénéficier de mesures d’information, de formation et de sensibilisation[26], afin qu’ils aient tous conscience de l’existence du programme de conformité, de son utilité, de son contenu, du sens et de la portée pratique des règles de concurrence[27] ainsi que des mécanismes d’alerte internes[28]. Concernant les formations et les sensibilisations aux règles de concurrence, il est nécessaire que “ces exercices soient adaptés à chaque public interne cible, en fonction des métiers et des responsabilités exercés”[29].
  • La mise en place de mécanismes effectifs de contrôle et d’alerte est également clé pour l’efficacité d’un programme de conformité. En effet, si les mécanismes de contrôle “doivent permettre de s’assurer du respect du programme de conformité à tous les niveaux de l’entreprise”[30], le mécanisme d’alerte permet quant à lui aux “salariés de l’entreprise ou aux membres de l’association d’entreprises de communiquer de manière appropriée avec les personnes désignées responsables de la conformité, qu’il s’agisse de leur demander conseil ou de les alerter sur des infractions avérées ou possibles”[31].
  • Enfin, le programme de conformité doit disposer d’un dispositif de suivi qui doit “comprendre l’établissement d’une procédure de traitement des demandes de conseil et des alertes (quel examen en est fait et quelle réponse est donnée), d’une procédure de sanction en cas de non-respect du programme de conformité”[32].

 

III. Parmi les acteurs de la conformité, l’Autorité de la concurrence reconnait à l’avocat un rôle de véritable soutien pour la fonction conformité de l’entreprise

L’Autorité de la concurrence rappelle que l’avocat apporte “un savoir-faire supplémentaire” en matière de politique de conformité qui peut être utile à l’entreprise[33]. En effet, il peut “conseiller l’entreprise lors de la conception de la politique générale de conformité”[34], et “aider à la mise en œuvre concrète des programmes de conformité”[35] en expliquant les programmes et en sensibilisant l’ensemble du personnel à leurs objectifs, notamment grâce aux formations dispensées[36]. Il peut également “procéder à une évaluation régulière des programmes de conformité et du comportement des entreprises par des audits juridiques afin de déceler et de corriger les possibles dysfonctionnements de leur programme ou infractions au droit de la concurrence”[37].

Enfin, pour les Entreprises de Taille Intermédiaire (ETI) et les Petites et Moyennes Entreprises (PME) dépourvues de responsables conformité, l’avocat, soumis au secret professionnel, “peut permettre d’externaliser la fonction conformité et les prestations qui s’y attachent”[38]. En effet, les PME et les ETI sont tout autant concernées par les enjeux du droit de la concurrence et plus largement de la conformité. Bien que les coûts de telles mesures puissent être importants, ils sont compensés non seulement par la diminution des risques de poursuites, mais aussi par l’avantage concurrentiel que procure un programme de conformité solide et efficace dans la relation avec les clients mais aussi les grandes entreprises et les acteurs financiers.

 

Contenu similaire

Revue de presse
23 février 2024
Revue de presse – Semaine du 19 février 2024
Cette semaine, la revue de presse revient sur la condamnation pour fraude de Donald Trump et deux de ses fils...
Analyse
22 février 2024
Nouvelles précisions sur la répression des infractions de fraude fiscale et blanchiment de fraude fiscale...
Le 13 décembre 2023, les conseillers de la Cour de cassation se sont d’abord prononcés sur la notion du non...
Analyse
20 février 2024
Perquisition chez un géant laitier soupçonné de fraude fiscale
Depuis 2018, le groupe Lactalis est suspecté d’avoir commis une fraude fiscale et d’avoir blanchi le produit de cette dernière...
Revue de presse
16 février 2024
Revue de presse – Semaine du 12 février 2024
Cette semaine, la revue de presse revient sur l’héritage laissé par l’ancien ministre de la Justice Robert Badinter, sur les...
Revue de presse
9 février 2024
Revue de presse – Semaine du 5 février 2024
Cette semaine, la revue de presse revient sur la relaxe de l’ancien ministre et maire de Pau, François Bayrou, l’inculpation...
Revue de presse
2 février 2024
Revue de presse – Semaine du 29 janvier 2024
Cette semaine, la revue de presse revient sur le rapport Transparency relatif au positionnement mondial de la France en matière...
Analyse
30 janvier 2024
Le Parquet européen et TRACFIN ont signé un accord de travail en vue d’une coopération...
Conformément au principe de coopération loyale entre États membres et avec les institutions de l’Union européenne, prévu par l’article 4...
Revue de presse
26 janvier 2024
Revue de presse – Semaine du 22 janvier 2024
Cette semaine, la revue de presse revient sur la condamnation d’Amazon à une amende de 32 millions d’euros par la...
Revue de presse
19 janvier 2024
Revue de presse – Semaine du 15 janvier 2024
Cette semaine, la revue de presse revient sur la validation de la mise en examen de Lafarge pour complicité de...
Revue de presse
Revue de presse - Semaine du 8 Janvier 2024
12 janvier 2024
Revue de presse – Semaine du 8 janvier 2024
Cette semaine, la revue de presse revient sur la conclusion de trois conventions judiciaires d’intérêt public par le Parquet de...
Analyse
European Commission
10 janvier 2024
Digital Market Act : Lutte contre les pratiques anticoncurrentielles dans le secteur du numérique
Le 6 septembre 2023, presque un an après l’adoption du Digital Markets Act, la Commission européenne a publié la liste...
Revue de presse
22 décembre 2023
Revue de presse – Semaine du 18 décembre 2023
Cette semaine, la revue de presse revient sur les premières auditions diligentées à Rabat dans l’affaire du “Qatargate” pour des...