Analyse
22 avril 2026

Corruption: ce que révèle l’Indice de perception de la corruption 2025 de Transparency International

L’indice de perception de la corruption 2025, publié par Transparency International, met en évidence une baisse de la moyenne mondiale, y compris dans des pays historiquement bien classés. La France obtient un score de 66 sur 100, illustrant des limites persistantes dans les moyens de prévention et de répression, ainsi qu’un affaiblissement progressif du cadre normatif anticorruption.

 

En février 2026, Transparency International a publié l’Indice de perception de la corruption 2025 (IPC) permettant de mesurer les faiblesses structurelles affectant l’intégrité des institutions publiques de 182 pays et territoires. Cet indice s’appuie sur treize sources de données indépendantes, dont l’Economist Intelligence Unit Country Risk Service, le Political and Economic Risk Consultancy (PERC) et le World Justice Project Rule of Law Index[1] et reflète les avis d’experts et d’acteurs économiques, sur une échelle allant de 0 à 100[2].

En 2025, pour la première fois depuis plus de dix ans, la moyenne mondiale de l’IPC est tombée à 42 sur 100, indiquant le manque de contrôle des États participants sur la corruption[3].

L’étude révèle également un recul généralisé des standards d’intégrité, marqué par l’affaiblissement des contre-pouvoirs, la politisation des institutions et la réduction de l’espace civique. Ces évolutions interrogent sur la préservation de l’État de droit, de la démocratie ou encore du respect des droits fondamentaux[4].

Sur la base de ces résultats, Transparency International appelle les gouvernements concernés à renforcer leurs systèmes judiciaires, à instaurer un contrôle indépendant des décisions et des dépenses publiques, à assurer la transparence du financement des partis politiques et à protéger l’espace civique et la démocratie[5].

Pour ce faire, l’organisation recommande aux États de garantir l’indépendance, la transparence et l’accessibilité des institutions judiciaires, de lutter contre l’influence indue sur les décisions politiques, de faciliter l’accès à la justice pour les victimes de corruption et de soutenir l’espace civique ainsi que les signalements de faits de corruption[6].

L’analyse de l’Indice de perception de la corruption 2025 permet ainsi d’examiner, d’une part, les facteurs institutionnels et politiques à l’origine des régressions constatées (I) et d’autre part, les conséquences de l’affaiblissement de l’État de droit et des libertés fondamentales sur la prévalence des pratiques corruptives (II).

 

I.  L’évolution de l’IPC met en évidence une dégradation progressive des mécanismes juridiques de prévention, de contrôle et de sanction de la corruption 

L’IPC calculé pour l’année 2025 relève une baisse de la moyenne mondiale à 42 sur 100, ce qui reflète que la majorité des États ne maîtrisent pas suffisamment les risques de corruption. En effet, pour la première fois depuis plus de dix ans, 122 pays sur 182 ont obtenu un score inférieur à 50[7].

L’indice met également en évidence une diminution marquée du nombre d’États affichant des niveaux très élevés d’intégrité publique. En effet, seuls cinq pays obtiennent désormais un score supérieur à 80, contre douze il y a dix ans, parmi lesquels figurent la Norvège (81), la Finlande (88) et le Danemark (89), ce dernier enregistrant le score le plus élevé de l’indice[8].

Cette évolution révèle une fragilisation progressive des institutions de contrôle, qu’il s’agisse des autorités d’audit, des tribunaux ou des organismes de lutte contre la corruption. Lorsqu’elles sont privées d’indépendance ou de ressources suffisantes, ces structures ne parviennent plus à jouer un rôle dissuasif efficace, favorisant ainsi l’installation de pratiques corruptives durables[9]. Transparency International observe que, dans plusieurs États où l’État de droit et la démocratie sont affaiblis ou menacés, la corruption dépasse le cadre ponctuel pour devenir systémique, s’insérant durablement dans les mécanismes ordinaires de gouvernance administrative et politique[10].

A cet égard, les situations de conflit armé accentuent logiquement les pratiques corruptives. Le cas du Soudan du Sud illustre la manière dont la guerre civile a permis d’utiliser les fonds publics pour financer des milices ou enrichir certains individus et ce en l’absence de contrôle budgétaire effectif et de reddition des comptes. Les engagements de réformes prévus dans les accords de paix restent ainsi souvent lettre morte, contribuant à la pérennisation de la corruption[11].

À l’inverse, certains États démocratiques historiquement bien classés connaissent une régression récente à l’instar des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France, de la Suède ou de la Nouvelle-Zélande. Dans ces pays, la corruption ne résulte pas d’un effondrement institutionnel mais d’un affaiblissement progressif des garde-fous juridiques en place[12].

En France par exemple, la corruption reste un sujet de vigilance au sein de la vie politique. Plusieurs affaires récentes, à l’instar de la condamnation de l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy pour financement illégal de campagne, le détournement de fonds européens par le parti du Rassemblement national ou encore la gestion critiquée par le gouvernement du scandale de l’eau minérale impliquant Nestlé, soulignent les limites de la capacité et de la volonté des autorités à mettre en œuvre des mesures anticorruption “ambitieuses”, notamment concernant le lobbying et le financement politique[13].

Ces affaires ont par ailleurs mis en lumière des défaillances dans l’intégrité publique, alimentant les doutes sur la capacité des autorités à garantir une impartialité face à des intérêts économiques majeurs[14].

Par ailleurs, les condamnations pénales des personnes politiques de premier plan, illustrent à la fois la persistance de risques au plus haut niveau de l’État et la capacité du système judiciaire à mettre en œuvre le principe de responsabilité des gouvernants[15]. Ces fragilités politiques, comme l’indique Florent Couet, délégué général de Transparency International France, alimentent “une colère sociale susceptible de produire soit un sursaut démocratique soit un basculement libéral”[16].

Ainsi, les constats ne tiennent pas à un vide normatif mais à des insuffisances dans la mise en œuvre, le contrôle et la coordination stratégique de la politique publique anticorruption. La lutte contre la corruption semble insuffisamment priorisée dans l’agenda gouvernemental, compromettant ainsi la crédibilité et la cohérence de l’action publique[17].

Cette analyse est d’autant plus significative que la France s’est dotée, au cours des dix dernières années, d’instruments institutionnels dédiés, notamment le Parquet national financier (PNF) et la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). Néanmoins, Transparency International France souligne que ces instances se heurtent à une inadéquation entre l’extension de leurs missions et les moyens humains et budgétaires qui leur sont attribués. Le PNF, les services d’enquête spécialisés tels que l’OCLCIFF, ainsi que les autorités de prévention comme la HATVP, demeurent sous-dotés au regard de l’ampleur et de la complexité croissante des dossiers qu’ils doivent traiter[18].

Des observations similaires figurent également dans l’addendum au deuxième rapport de conformité publié par le GRECO en 2025 dans le cadre du 5e cycle d’évaluation de la France. Si le GRECO relève des avancées, notamment en matière de coopération entre l’Agence française anticorruption (AFA) et la HATVP, il souligne toutefois des insuffisances persistantes dans l’organisation stratégique de la prévention et du contrôle de la corruption au sein des autorités répressives et plus largement[19].

Ces constats rejoignent également les observations formulées par la Cour des comptes dans son rapport publié le 9 décembre 2025 sur la politique de lutte contre la corruption menée depuis 2015, en relevant une insuffisante connaissance des risques corruptifs, une absence d’indicateurs consolidés et fiables, ainsi qu’un défaut de coordination stratégique entre les acteurs compétents. La Cour constate des lacunes persistantes dans le secteur public, où certaines obligations légales demeurent imparfaitement mises en œuvre et où les sanctions disciplinaires restent rares[20].

Enfin, le rapport de Transparency International publié à l’occasion de l’IPC 2025, rappelle que la corruption est un phénomène transnational, alimenté par des flux financiers illicites, le blanchiment d’argent ainsi que l’insuffisance de coopération internationale[21].

 À cet égard, le rapport rejoint les analyses de l’OCDE sur la nécessité de renforcer les moyens de détection et de signalement de la corruption à l’étranger et d’améliorer la coopération entre les agences[22].

Dans cette perspective, l’Indice de perception de la corruption 2025 peut être utilisé (parmi d’autres outils) par les équipes conformité comme un outil de construction et d’actualisation des cartographies de risques, et non comme un simple indicateur réputationnel. Une dégradation significative du score d’un pays justifie un réexamen des classifications internes, des procédures de due diligence des tiers et des seuils de contrôle applicables aux opérations sensibles[23].

Transparency International rappelle que la lutte contre la corruption ne se limite pas au respect formel des règles mais implique un renforcement de la transparence et du contrôle des services publics, une prévention, détection et sanction à grande échelle, mais aussi une accessibilité des institutions judiciaires afin de donner aux victimes de corruption un accès à la justice[24].

 

II. L’affaiblissement de l’État de droit et les atteintes aux droits fondamentaux favorisent la propagation de la corruption

L’IPC 2025 identifie plusieurs facteurs institutionnels favorisant l’aggravation de la corruption, au premier rang desquels figure la défaillance des décideurs publics. Lorsque les autorités investies du pouvoir normatif ou exécutif agissent de manière partiale ou détournent leur mission, l’ensemble de la chaîne décisionnelle publique se trouve ainsi affectée[25].

A cet égard, Transparency International insiste sur la dimension institutionnelle de l’État de droit. La corruption tend à s’ancrer lorsque les systèmes judiciaires perdent leur indépendance, que les nominations des magistrats sont exposées à des pressions politiques ou que l’application de la loi devient sélective. L’inégalité devant la loi constitue alors un facteur de banalisation de la corruption et d’érosion de la confiance publique[26].

Les pays ayant amélioré durablement leur score IPC sont ceux qui ont engagé des réformes juridiques et institutionnelles cohérentes. L’exemple des Seychelles, qui ont amélioré leur score de manière significative depuis 2012, illustre le rôle déterminant d’un appareil judiciaire plus structuré et d’un organisme anticorruption renforcé[27].

Ainsi, l’amélioration de 16 points du score des Seychelles depuis 2012 (68 en 2025) résulte de réformes concrètes tel que le renforcement du système judiciaire, la multiplication des poursuites pour des faits de corruption, l’amélioration de la coopération entre services répressifs et consolidation de l’organisme national anticorruption[28].

À l’inverse, les États enregistrant des scores faibles présentent des caractéristiques institutionnelles récurrentes, notamment la limitation des contre-pouvoirs parlementaires, la politisation du système judiciaire, la captation du processus normatif par des intérêts particuliers et la restriction de l’espace civique[29]. Dans ces contextes, la corruption ne relève plus d’actes isolés mais d’une défaillance systémique de gouvernance.

Transparency International cite notamment des pays tels que le Venezuela (10), la Syrie (15) ou le Soudan du Sud (9), où l’érosion durable des institutions de contrôle, combinée à des conflits ou à une concentration extrême du pouvoir exécutif, a permis l’enracinement de réseaux clientélistes et le détournement massif de ressources publiques, en créant un environnement propice à la corruption[30].

Par ailleurs, l’accès à la justice est présenté en corrélation avec le faible niveau de corruption. Autrement dit, lorsque la justice devient inaccessible, coûteuse ou inefficace, les individus peuvent être incités à recourir à des intermédiaires ou à des paiements informels[31].

Transparency International évoque le lien étroit entre la corruption et le déclin démocratique, notamment lorsque les contre-pouvoirs sont affaiblis et l’espace civique est restreint[32]. Dans cette perspective, la nécessité de renforcer la transparence du financement politique et d’instaurer des plafonds effectifs de dons et de dépenses électorales est soulignée, afin de prévenir les abus d’influence et les conflits d’intérêts. La régulation du lobbying et l’obligation de déclaration des intérêts constituent également des instruments essentiels de prévention[33].

Ces recommandations s’inscrivent dans la continuité des standards internationaux, notamment ceux de la Convention des Nations Unies contre la corruption, qui impose aux États parties d’adopter des mesures de prévention, de détection et de répression efficaces[34]. La Convention prévoit notamment le renforcement de l’intégrité dans la fonction publique, la mise en place des organes spécialisés indépendants chargé de la prévention et de la lutte contre la corruption, ainsi que la protection des lanceurs d’alerte[35].

Au surplus, il apparait cohérent que près de deux tiers des pays ayant un score IPC faible présentent également une tendance d’aggravation des restrictions des libertés d’expression, d’association et de réunion, avec Soudan du Sud (9), la Syrie (15), le Venezuela (10), la Somalie (11) parmi les États les plus mal classés[36].

En conséquence, dans un premier temps, les citoyens, les organisations ainsi que les journalistes ne peuvent plus dénoncer les faits de corruption, documenter les abus et exercer un contrôle externe sur l’action publique.  Lorsque l’espace civique est restreint, la fréquence des signalements et des révélations diminue mécaniquement, ce qui favorise l’impunité[37].

Dans un second temps, les journalistes enquêtant sur la corruption peuvent être visés par des violences et menaces. Transparency International rappelle qu’entre 2012 et 2024, plus de 800 journalistes ont été tués dans l’exercice de leurs fonctions, dont un nombre significatif enquêtaient sur des affaires de corruption ou de criminalité économique et financière[38].

Cette situation est illustrée dans certains États par des législations restreignant l’activité des médias indépendants et des organisations de la société civile. À titre d’exemple, en Russie, plusieurs lois adoptées depuis 2012 sur les “agents étrangers” ont renforcé le contrôle étatique sur les ONG et les médias, entraînant la fermeture ou l’exil de nombreux journalistes d’investigation[39]. Ces cas démontrent que la restriction de l’espace civique constitue un facteur propice à la corruption en affaiblissant les mécanismes de contrôle indépendant.

Enfin, Transparency International observe que la corruption se développe dans des contextes de mauvaise gestion des finances publiques et de contrôle budgétaire insuffisant, aggravant les inégalités. Cette situation crée un cercle vicieux : la corruption devient ainsi à la fois la cause et la conséquence de l’affaiblissement de l’État de droit[40].

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